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Textes / Isadora Duncan 

 

Isadora Duncan

La profondeur

 

La vraie danse exprime la sérénité ; elle est maîtrisée par le rythme profond d’une émotion intérieure. Ce n’est pas à partir d’un sursaut que l’émotion atteint son point culminant d’énergie. Telle la vie dans une graine, l’émotion sommeille d'abord, puis, doucement et lentement, se révèle. Les Grecs avaient compris la beauté continue d’un mouvement qui s’intensifie, s’épanouit pour enfin mourir dans une promesse de renaissance. La danse, c’est le rythme de tout ce qui s’éteint afin de revivre, c’est une aurore éternelle.

    La connaissance ne nous vient pas par hasard ; nous «connaissons », de même que nous aimons, d’instinct, guidés par la foi et le sentiment.

    L’émotion est semblable à un moteur qu’il faut chauffer pour qu’il puisse fonctionner, et la chaleur ne se répand pas immédiatement, c’est un mouvement progressif. La danse suit la même loi de développement et de progression. Le vrai danseur, comme tout véritable artiste, contemple la Beauté dans un état d’attente absolue. Il lui ouvre le chemin vers son âme et vers son « génie », se laissant porter par eux, comme les arbres s’abandonnent au vent. Il commence par un mouvement lent, qui s’accélère progressivement, suivant la courbe croissante de son inspiration, jusqu’à trouver les gestes qui transmettront exactement son sentiment et renforceront l’élan initial en l’enracinant dans une autre expression.

    Les mouvements devraient suivre le rythme des vagues : le rythme qui monte, pénètre, contient à la fois l’impulsion et sa réaction, appel et réponse constamment réunis dans une unique cadence.

    Nos danses modernes ignorent tout de cette première loi de l’harmonie. Leurs mouvements sont saccadés, arrêtés, précipités. Il leur manque la beauté ininterrompue de la courbe. Ce sont des danses qui, avec leurs mouvements heurtés, agitent les nerfs. De la même façon, la musique d’aujourd’hui ne sait faire danser que les nerfs. Aucune émotion profonde, aucune gravité spirituelle. Nous dansons avec les gestes saccadés des marionnettes. Nous ne savons plus comment puiser dans les profondeurs de notre être, comment nous perdre dans notre « moi » intérieur, comment transformer les images de nos rêves en réalité harmonieuse.

   Nous sommes toujours au paroxysme de quelque chose. Notre marche reste anguleuse. Nous nous efforçons constamment de maintenir un équilibre entre des niveaux différents. Nous ne connaissons pas la douceur du vol plané de l’oiseau, le bonheur de la respiration puis de l’envol, le retour en rasant le sol pour enfin se reposer. L’oiseau ne lutte jamais. Le danseur devrait être aussi léger qu’une flamme. Même la violence semble plus forte lorsqu’elle est retenue : un geste unique ayant mûri lentement vaut des milliers d’autres qui s’étouffent et se brisent les uns contre les autres.


                                                                                               Isadora Duncan


(1921)

 

 

 

 

 

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