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Isadora Duncan

Ma vie

 

p. 146-178

Chapitre XIV

Nous restâmes quelques semaines à Venise, fai­sant scrupuleusement la tournée des églises et des musées, mais alors Venise ne pouvait avoir grand sens à nos yeux. La beauté intellectuelle et spirituelle de Florence nous frappait cent fois plus. Venise ne me livra le secret de son charme que plusieurs années après, quand j'y retournai en compagnie d'un amant au corps souple, aux yeux noirs, au teint d'olive. Alors seulement je compris la féerie de Venise, mais, à ma première visite, je n'étais qu'im­patiente de prendre le bateau et de voguer vers des sphères plus hautes.

Raymond décida que notre voyage en Grèce devait être aussi primitif que possible. Délaissant donc les larges et confortables paquebots, nous montâmes à bord d'un petit vapeur marchand, qui faisait le service entre Brindisi et Santa Maura. Là nous descendîmes pour voir l'emplacement de l'an­cienne Ithaque et le rocher d'où Sapho se jeta de désespoir dans la mer. Même aujourd'hui, quand je refais en pensée ce voyage, je me rappelle les vers de Byron qui chantèrent alors à mon oreille :

Iles de Grèce, Iles de Grèce,

Où l'ardente Sapho aima et chanta,

Où grandirent les arts de la guerre et de la paix,

Où Délos s'éleva, et d'où jaillit Phébus,

Un éternel été vous dore encore,

Mais, à part votre soleil, tout est maintenant mort.

De Santa Maura nous prîmes à l'aurore un petit bateau à voiles avec deux hommes pour tout équi­page, et, par un jour brillant de juillet, nous partîmes les eaux bleues de la mer Ionienne. Nous allions du fond du golfe d'Ambracie aborder à la petite ville de Karavassara. En louant notre barque Raymond avait expliqué avec force gestes et quelques mots de grec ancien que nous voulions que notre traversée ressemblât autant que possible à celle d'Ulysse.

Le pêcheur n'avait pas paru bien comprendre ce qu'était Ulysse, mais la vue de nos drachmes abon­dants l'avait encouragé à mettre à la voile, bien qu'il hésitât à aller si loin et qu'à maintes reprises il nous montrât le ciel en disant : « Boum ! boum ! » pour nous faire comprendre que la mer était périlleuse. Nous pensions aux vers de l'Odyssée :

« Il dit ; et aussitôt, assemblant les nuages, et pre­nant en main son trident, il bouleverse l'empire de la mer, déchaîne à la fois les tempêtes de tous les vents opposés, et couvre d'épaisses nuées et la terre et les eaux ; des cieux tombe soudain une nuit profonde. En même temps se précipitent et combattent avec furie l'Autan, l'Eurus et le vent impétueux d'Occi­dent, et le glaçant Borée qui chasse les nuages et roule des vagues énormes. Alors le magnanime Ulysse est frappé de consternation ; il pousse de pro­fonds soupirs » (Odyssée, V).

Car il n'y a pas de mer plus changeante que la m. -Ionienne. Nous risquâmes nos précieuses existence; au cours de cette traversée qui aurait pu être trop semblable à celle d'Ulysse :

« Il parlait encore, lorsqu'une vague haute, mena­çante, fond avec furie sur la poupe, fait tournoyer lanacelle avec rapidité, arrache Ulysse au gouvernail, et le précipite à une longue distance dans les flots. Tous les vents confondus accourent soudain, tem­pête épouvantable. Le mât se rompt : la voile, avec l'antenne, est emportée au loin sur les ondes. Le héros, accablé sous le poids des vagues énormes qui roulent et mugissent au-dessus de sa tête, et entraîne par ses riches vêtements trempé des flots, vêtements dont le décora la main d'une déesse, s'efforce en vain de triompher des eaux, et demeure longtemps ense­veli dans la mer : enfin il s'élance hors du gouffre, l'onde amère jaillit de sa bouche et coule de sa tête et de ses cheveux en longs ruisseaux. »

Et plus tard, quand Ulysse naufragé rencontre Nausicaa :

« Hier fut le vingtième jour où j'échappai à la téné­breuse mer, sorti de l'île d'Ogygie, et toujours erran: et jouet des tempêtes. Enfin un Dieu m'a jeté sur ces bords, sans doute pour y rencontrer de nouveaux malheurs : car je ne puis me flatter que les immortel s'apaisent envers moi, et que je cesse d'essuyer les terribles effets de leur haine. Cependant, ô rein: compatis à mon sort, toi la première que j'aborde au sortir de si nombreuses disgrâces, étranger, nu, ne connaissant aucun habitant ni de ces murs ni de toute cette contrée ». (Odyssée, VI).

Nous nous arrêtâmes à la petite ville turque de Prévesa sur la côte d'Épire, et achetâmes des provi­sions, un grand fromage de chèvre, d'importantes réserves d'olives noires et de poissons secs. Comme il n'y avait aucun endroit, sur le bateau, pour mettre nos vivres à l'abri, je n'oublierai jamais, tant que je vivrai, l'odeur de ce fromage et de ce poisson, exposés tout le jour au soleil implacable, et cela d'au­tant moins que notre petit voilier avait un doux mais puissant roulis qui n'appartenait qu'à lui seul. Sou­vent la brise cessait et nous étions obligés de prendre les rames. Enfin, à la tombée du jour, nous abor­dâmes à Karavassara. Tous les habitants vinrent sur la côte à notre rencontre, et Christophe Colomb, la première fois qu'il toucha l'Amérique, ne causa pas plus d'étonnement chez les indigènes : la stupéfac­tion des nôtres fut telle qu'elle leur coupa la parole quand ils nous virent nous agenouiller et embrasser le sol, tandis que Raymond déclamait une invoca­tion à la Grèce.

Nous étions fous de joie. Nous avions envie d'em­brasser tous les habitants du village et de crier : « En­fin nous voici arrivés après bien des épreuves sur la terre sacrée de l'Hellade ! Salut ô Zeus Olympien ! Et toi Apollon ! Et toi Aphrodite ! Préparez-vous, Muses, à danser de nouveau ! Nos chants vont réveiller Dionysos et ses bacchantes endormies ! »

Debout, bacchantes, femmes et vierges,

Venez, bacchantes, venez,

Amenez le maître de la joie,

Faites descendre des monts arrondis de Phrygie

Bromios dans toute sa puissance.

Revêtez vos peaux tachetées aux bords candides comme

[les nôtres,

Avec leur toison blanche.

Il n'y avait ni hôtel ni chemin de fer à Karavassara. Nous passâmes la nuit tous dans la même chambre, la seule que l'auberge pût nous offrir. Mais nous ne dormîmes pas beaucoup. D'abord parce que Ray­mond discourut toute la nuit sur la sagesse de Socrate et sur la compensation céleste de l'amour platonique ; et aussi parce que les lits avaient pour sommier des planches fort dures et que l'Hellade possédait des milliers de petits habitants qui vou­laient se repaître de nous.

A l'aurore nous quittâmes le village : ma mère était assise dans une voiture à deux chevaux, qui conte­nait nos quatre valises, et nous l'escortions en tenant à la main des branches de laurier. Tout le village nous accompagna une bonne partie du chemin. Nous prîmes la route que Philippe de Macédoine avait foulée avec son armée en 218 avant J.-C.

La route de Karavassara à Agrinion monte en lacet à travers des montagnes d'une grandeur fruste et sauvage. Le matin était superbe, l'air clair comme du cristal. Nous nous hâtions sur les ailes légères de nos jeunes pieds, sautant et bondissant devant la voiture, accompagnant nos pas de chants et de cris de joie. Quand nous traversâmes l'Aspropotamos (ancien Achéloos), Raymond et moi, malgré les prières d'Elisabeth en larmes, nous voulûmes prendre le bain du baptême dans ses eaux limpides. Nous ne nous rendions pas compte de la force du courant et nous faillîmes être emportés.

A un moment deux sauvages chiens de berger d'une ferme éloignée se précipitèrent vers nous en courant depuis l'autre côté de la vallée. Ils nous auraient attaqués avec une férocité de loups si notre cocher ne les avait courageusement mis en fuite avec son grand fouet.

Nous déjeunâmes dans une petite auberge sur le bord de la route, où, pour la première fois, nous goû­tâmes du vin conservé avec de la résine dans les clas­siques peaux de porc. Il avait un goût de vernis à meubles, mais, en faisant des grimaces, nous décré­tâmes qu'il était délicieux.

Nous arrivâmes enfin à l'antique ville de Stratos qui se dressait autrefois sur trois collines. C'était notre première rencontre avec des ruines grecques. Le spectacle des colonnes doriques nous transporta. Nous suivîmes Raymond qui nous conduisit à l'em­placement du théâtre et du temple de Zeus sur la col­line de l'Ouest. Dans notre vive imagination un mirage se leva dans le soleil couchant : calme et belle, la ville couvrait à nouveau les trois sommets.

Nous arrivâmes à la nuit à Agrinion, assez fatigués mais ivres d'un bonheur que les mortels connaissent rarement. Le lendemain nous prenions la diligence jusqu'à Missolonghi, où nous rendîmes nos devoirs au cœur brûlant de Byron, auquel servent de sanc­tuaire les restes de cette ville héroïque dont le sol est imprégné du sang des martyrs. N'est-il pas étrange de penser que ce fut Byron qui retira le cœur de Shelley des cendres rouges de son bûcher funéraire ?

Le cœur de Shelley repose maintenant à Rome, et les cœurs de ces deux poètes sont peut-être encore, d'un rivage à l'autre, en communion mystique, « de cette gloire que fut la Grèce à cette grandeur que fut Rome » !

Tous ces souvenirs diminuaient et assombris­saient l'exubérance de notre joie païenne. La ville garde encore toute l'atmosphère tragique du tableau célèbre de Delacroix, La Sortie de Missolonghi, quand presque tous les habitants, hommes, femmes et enfants furent massacrés dans leurs efforts déses­pérés pour percer les lignes turques. Byron mourut à Missolonghi en avril 1824. Ce fut deux ans plus tard, également en avril, presque à l'anniversaire de la mort de Byron, que ces martyrs le rejoignirent au pays des ombres, lui qui avait si volontiers tout donné pour leur libération. Y a-t-il quelque chose de plus émouvant que la mort de Byron dans cette brave ville de Missolonghi, où son cœur repose entre les martyrs qui sont morts pour que le monde puisse connaître encore l'immortelle beauté de l'Hellade ? Tous les martyres portent des fruits. Le cœur gros et les yeux remplis de larmes nous quittâmes Misso­longhi dans la lumière du jour finissant, et, du pont du petit vapeur qui faisait route vers Patras, nous contemplions encore la ville.

A Patras un véritable combat se livra en nous pour savoir si nous irions à Olympie ou à Athènes, mais à la fin notre ardente impatience de voir le Parthénon prévalut, et nous prîmes le train pour Athènes. Nous traversâmes une Hellade radieuse. Tantôt nous apercevions le sommet de l'Olympe couvert de neige, tantôt nous étions entourés des nymphes et des hamadryades dansantes venues des bosquets d'oliviers. Notre joie ne connaissait pas de bornes. Souvent nos émotions étaient si violentes que, pour les exprimer, nous ne savions que nous embrasser en pleurant. Les lourds paysans nous observaient dans les petites gares avec étonnement. Ils pensaient sans doute que nous étions ivres ou fous, alors que nous étions seulement exaltés par l'attente de la plus haute et de la plus brillante des sagesses, par l'attente des yeux bleus d'Athéna.

Nous arrivâmes le soir même dans Athènes cou­ronnée de violet, et l'aube nous trouva en train de gravir les marches de son temple, le pas tremblant, le cœur défaillant d'adoration. A mesure que nous montions il me semblait que toute la vie que j'avais connue jusque-là se détachait de moi comme un vêtement bigarré, que je n'avais jamais vécu aupara­vant, que j'étais née pour la première fois dans ce long souffle de beauté, dans cette première contem­plation. Le soleil se levait derrière le Pentélique, révélant sa clarté merveilleuse, la splendeur de ses flancs de marbre qui étincelaient sous les premiers rayons du jour. Nous gravîmes la dernière marche des Propylées et nous admirâmes le temple qui bril­lait dans la lumière du matin. D'un accord tacite, nous demeurions sans rien dire, chacun de nous était seul devant la Beauté ! L'heure était trop sacrée pour s'exprimer en paroles. Elle frappait nos cœurs d'une étrange terreur. Plus de cris de joie, plus d'embrassements. Chacun de nous avait découvert son adoration, et nous demeurâmes pendant longtemps plongés dans une méditation d'où nous ne sortîmes qu'affaiblis et comme ébranlés. Je me demande sou­vent pourquoi les mortels qui ont atteint de telles altitudes doivent redescendre. Pourquoi ne pou­vons-nous pas par quelque magie être transformés en prêtres du Temple et demeurer pour toujours au divin service d'Athéna aux yeux clairs, à gagner la sagesse par l'extase ?

Nous étions maintenant tous réunis, ma mère et ses quatre enfants ; nous décidâmes que le clan Duncan se suffisait à lui-même, que les autres gens n'avaient fait que nous écarter de notre idéal. Il nous semblait aussi, en contemplant le Parthénon, que nous avions atteint le pinacle de la perfection. Nous nous demandions pourquoi nous quitterions désor­mais la Grèce, puisque nous trouvions à Athènes tout ce qu'il fallait pour satisfaire notre sens esthé­tique. On peut s'étonner qu'après mes succès, après mon intermède passionné de Budapest, je n'eusse pas le désir de revenir sur mes pas. Quand j'étais par­tie pour ce pèlerinage, je ne recherchais ni la gloire ni la fortune. C'était un pèlerinage tout spirituel, et il me semblait que l'esprit que je cherchais était l'invi­sible déesse Athéna qui habitait encore les ruines du Parthénon. Nous décidâmes donc que le clan Dun­can resterait éternellement à Athènes, et y construirait un temple qui porterait la marque de notre génie.

Depuis mes représentations de Berlin nous avions en banque une somme qui me paraissait inépui­sable. Nous partîmes donc à la recherche d'un emplacement qui convînt à notre temple. Le seul de nous qui ne fût pas parfaitement heureux était Augustin. Il rumina sa tristesse pendant longtemps et nous avoua enfin qu'il souffrait de se sentir loin de sa femme et de son enfant. C'était à nos yeux une grande faiblesse de sa part, mais nous consentîmes, car il était déjà marié et avait un enfant. Nous n'avions rien d'autre à faire qu'à les envoyer cher­cher. Sa femme arriva avec sa petite fille. Elle était habillée avec élégance et portait des talons Louis XV. Nous lorgnions ses talons, car nous nous étions déjà convertis aux sandales pour ne pas souil­ler le sol de marbre blanc du Parthénon. Mais elle refusa énergiquement de nous imiter. Pour nous, nous avions décidé que même mes robes Directoire, même les larges culottes de Raymond, ses cols ouverts et ses cravates molles étaient des vêtements dégénérés et qu'il nous fallait revenir à la tunique des anciens Grecs, ce que nous fîmes au grand étonnement des Grecs modernes eux-mêmes. Après nous être revêtus de tuniques, de chlamydes et de péplos, et après avoir mis des filets sur nos cheveux, nous partîmes donc à la recherche d'un emplacement pour notre temple. Nous explorâmes Colone, Phalère et toutes les vallées de l'Attique, mais nous ne pûmes trouver aucun lieu qui fût digne de notre temple. Finalement, un jour, dans une promenade vers le mont Hymette, où sont les ruches d'où vient le célèbre miel, nous franchîmes une élévation de terrain et soudain Raymond, posant à terre son bâton, s'écria : « Regardez, nous sommes au niveau de l'Acropole. » Et, effectivement, en regardant vers l'ouest, nous vîmes le temple de Zeus, étrangement proche, bien qu'en réalité distant de quatre kilo­mètres.

Mais il y avait des difficultés. En premier lieu, per­sonne ne savait à qui le terrain appartenait. Le lieu était loin d'Athènes et fréquenté seulement par les bergers qui menaient paître leurs chèvres et leurs moutons. Il nous fallut longtemps avant de décou­vrir que le terrain appartenait à cinq familles de pay­sans qui le détenaient depuis plus d'un siècle. Il était divise commune tarte, à partir centre, en cinq parts. Après une longue enquête nous découvrîmes les chefs de ces cinq familles et nous leur deman­dâmes s'ils voulaient vendre. Les paysans furent profondément étonnés, car personne auparavant n'avait manifesté le moindre intérêt pour ce terrain. Il était loin d'Athènes et le sol, rocheux, ne produi­sait que des chardons. De plus, il n'y avait pas d'eau dans le voisinage. Personne ne supposait à ce terrain la moindre valeur. Mais, à partir du moment où nous montrâmes notre désir de l'acheter, les paysans qui le possédaient tinrent conseil et décidèrent qu'il était inestimable. Ils en demandèrent un prix nette­ment disproportionné. Cependant le clan Duncan était déterminé à acheter et nous procédâmes de la façon suivante. Nous invitâmes les cinq familles à un banquet où il y avait des agneaux à la broche et toutes sortes d'autres mets alléchants. Nous leur ser­vîmes aussi force rasades de raki, le cognac du pays. Au cours du festin, avec l'aide d'un petit avoué d'Athènes, nous rédigeâmes un acte de vente auquel les paysans, qui ne savaient pas écrire, apposèrent leur signe. Bien que le prix fût encore élevé, nous pouvions considérer que ce banquet avait été un succès. La colline dénudée au même niveau que l'Acropole, et connue depuis l'Antiquité sous le nom de Kopamos, appartenait désormais au clan Duncan. Il nous restait à trouver du papier et des instru­ments d'architecte, puis à faire un plan de maison. Raymond trouva le modèle exact que nous désirions dans le plan du palais d'Agamemnon. Dédaignant l'aide des techniciens il embaucha lui-même ou­vriers et charretiers. La seule pierre qui nous parut digne de notre temple était celle du Pentélique dont les flancs étincelants avaient fourni les nobles colonnes du Parthénon. Pourtant notre modestie se contenta de la pierre rouge qu'on trouve au pied de la montagne. Dès lors chaque jour on put voir une longue file de chariots nous amener de ces pierres rouges ; ils montaient en lacet du Pentélique à Kopamos, et, à chaque voiturée déchargée sur notre terrain, nous sentions croître notre joie.

Enfin arriva le jour solennel où la pierre angulaire de notre temple allait être posée. Ce grand événe­ment devait être dûment célébré dans une cérémo­nie digne de lui. Dieu sait qu'aucun de nous n'avait l'esprit porté à la dévotion, émancipés que nous étions par notre respect de la science et de la libre-pensée. Pourtant il nous semblait qu'il serait plus beau, plus convenable, que cette pierre angulaire fût posée à la mode grecque, au cours d'une cérémonie présidée par un prêtre grec, et nous invitâmes tous les paysans du voisinage, à des kilomètres à la ronde.

Le vieux prêtre arriva, vêtu d'une robe noire et coiffé d'un chapeau noir avec un voile de même cou­leur qui tombait en flottant de ses larges bords. Il nous demanda un coq noir pour l'offrir en sacrifice, suivant un rite perpétué par les prêtres byzantins depuis l'époque du Temple d'Apollon. On trouva un coq — non sans peine d'ailleurs — et on le pré­senta au prêtre avec le couteau des sacrifices. Pen­dant ce temps des bandes de paysans étaient accou­rues de tous les coins du pays. Quelques personnes de la société élégante d'Athènes s'étaient aussi déplacées. Au coucher du soleil une grande foule était assemblée sur le Kopamos.

Avec une solennité impressionnante, le vieux prêtre commença. Il nous demanda de désigner exactement la ligne des fondations ; nous le fîmes en dansant dans les limites d'un carré que Raymond avait auparavant tracé sur le sol. Puis, comme le grand soleil rouge se couchait, le prêtre coupa le cou du coq noir et son sang écarlate jaillit sur la première pierre de notre maison. Tenant son couteau d'une main et l'oiseau égorgé de l'autre, il fit trois fois le tour des lignes de fondations. Alors vinrent les prières et les incantations. Il bénit toutes les pierres de la maison, et, nous ayant demandé nos noms, il prononça une prière dans laquelle nous entendîmes revenir souvent les noms d'Isadora Duncan (ma mère), d'Augustin, de Raymond, d'Elisabeth et de la jeune Isadora. Il prononçait le nom de Duncan comme s'il était épelé Thuncan avec thau lieu de d. Il nous exhorta à maintes reprises à vivre saintement et en paix dans cette demeure. Il pria encore pour que nos descendants vécussent eux aussi saintement et en paix dans cette demeure. Puis, quand il eut ter­miné, les musiciens arrivèrent avec les instruments primitifs de leur pays. De grands tonneaux de vin et de raki furent défoncés. Un feu ronflant fut allumé sur la colline et toute la nuit, avec nos voisins les pay­sans, nous dansâmes, et nous bûmes, et nous nous réjouîmes.

Nous prîmes la résolution de rester toujours en Grèce. Bien mieux, nous décidâmes, comme dit Hamlet, qu'il n'y aurait plus de mariages dans la famille.

« Que ceux qui sont mariés restent mariés », etc. Nous acceptions la femme d'Augustin avec un manque d'enthousiasme à peine dissimulé. Mais, en ce qui nous concernait, nous arrêtâmes une règle de vie dont les commandements furent couchés par écrit dans un cahier. Le plan était à peu près celui de La République de Platon. Nous devions nous lever avec le soleil, nous devions le saluer par des danses et des chants de joie. Puis nous nous rafraîchissions d'un modeste bol de lait de chèvre. Les matinées étaient consacrées à enseigner aux habitants d'Athènes la danse et le chant. Nous devions les amener à vénérer les anciens dieux et à abandonner leurs épouvantables costumes modernes. Ensuite, après un frugal déjeuner de légumes, car nous avions décidé de renoncer à la viande, les après-midi étaient consacrés aux méditations et les soirées aux cérémo-nies païennes et à la musique appropriée.

Alors commença la construction de Kopamos. Comme les murs du palais d'Agamemnon avaient environ deux pieds d'épaisseur, les murs de Kopamos devaient être également épais de deux pieds. Ce ne fut que quand les murs étaient déjà assez hauts que je me rendis compte de la quantité de marbre du Pentélique qu'il faudrait et du prix de chaque voiturée. Quelques jours plus tard, nous décidâmes de camper dehors, sur notre chantier. Et tout à coup nous constatâmes qu'il n'y avait pas une goutte d'eau dans la région. Nous levions les yeux vers les hauteurs de l'Hymette où se fait le miel, et nous apercevions des sources et des torrents. Nous regar­dions le Pentélique, et nous voyions des cascades sortir de ses neiges et descendre sur ses flancs. Mais, hélas, le Kopamos était d'une sécheresse et d'une aridité absolues. La source la plus proche était à une lieue et demie de distance. Mais Raymond, nulle­ment abattu, engagea quelques ouvriers de plus et les mit à creuser un puits artésien. En fouillant, il découvrit quelques reliques et en conclut qu'il y avait eu autrefois un village sur ces hauteurs. Mais j'ai mes raisons de croire que ce n'était qu'un cime­tière, car plus on creusait, et plus le sol devenait sec. A la fin, après plusieurs semaines de travail infruc­tueux, nous retournâmes à Athènes pour demander conseil aux esprits prophétiques qui habitaient encore certainement l'Acropole. Grâce à une autori­sation spéciale, nous y allions les soirs de lune, et nous nous asseyions dans l'Amphithéâtre de Dionysos où Augustin nous déclamait des passages de tra­gédies grecques et où nous dansions.

Notre clan se suffisait complètement à lui-même. Nous ne nous mêlions pas aux habitants d'Athènes. Et même le jour où les paysans nous dirent que le roi de Grèce était allé à cheval voir notre temple, nous restâmes impassibles. Car nous vivions sous le règne d'autres rois, d'Agamemnon, de Ménélas et de Priam.

Chapitre XV

Un soir que nous étions assis au clair de lune sur les gradins du théâtre de Dionysos, nous entendîmes une voix aiguë de jeune garçon qui s'élevait dans la nuit, avec cette sonorité pathétique et surnaturelle que possèdent seuls les enfants. Soudain, une autre voix se joignit à la première, puis une autre. Elles chantaient quelques vieux refrains du pays. Nous étions transportés, et Raymond dit : « Les voix des jeunes garçons de l'ancien chœur grec devaient avoir cette sonorité-là. » Le soir suivant le concert recom­mença. Comme nous avions distribué des drachmes à poignées, le troisième soir le chœur fut plus fourni, et bientôt tous les gamins d'Athènes se donnèrent rendez-vous pour chanter en notre honneur à la clarté de la lune, dans le théâtre de Dionysos.

Nous nous intéressions alors à la musique byzan­tine de l'église grecque. Nous allions entendre l'ex­traordinaire chant plaintif de la maîtrise. Au Collège des jeunes prêtres byzantins qui est aux portes d'Athènes, on nous avait montré une bibliothèque de manuscrits qui remontaient au début du Moyen Age. A la suite de nombreux hellénistes distingués, nous pensions que les hymnes 'Apollon, d'Aphrodite et de tous les dieux du paganisme étaient passés,

a travers des transformations successives, jusque 4ms l'église grecque.

Les chants des jeunes garçons dans la nuit firent naître en nous l'idée de ressusciter le chœur grec primitif. Nous organisâmes des concours dans le théâtre de Dionysos, distribuant des prix à ceux qui nous faisaient entendre les airs les plus anciens. Nous eûmes aussi recours aux services d'un professeur de musique byzantine. Un chœur des dix chanteurs qui avaient les plus belles voix d'Athènes fut ainsi formé. Un jeune séminariste, fort instruit dans l'étude du grec ancien, nous aida à adapter ce chœur aux Suppliantesd'Eschyle. Les chœurs des Suppliantes sont sans doute les plus beaux qui aient jamais été écrits. Je me souviens d'un surtout, qui peint la frayeur des vierges réunies autour de l'autel de Zeus et implorant sa protection contre la venue de leurs cousins incestueux.

Ainsi, avec nos études sur l'Acropole, la construc­tion de Kopamos et la danse des chœurs d'Eschyle, nous étions complètement absorbés par le travail. A part quelques excursions aux villages alentour, notre vie quotidienne nous suffisait.

La lecture des mystères d'Eleusis, « ces mystères dont aucune langue ne peut parler », nous fit une impression profonde.

« Heureux celui qui les a vus de ses yeux ; son sort après la mort n'est pas le sort des autres hommes ! »

Et nous partîmes un jour pour Eleusis, qui est à treize milles et demi d'Athènes. Les jambes nues, les pieds nus dans des sandales, nous commençâmes à suivre en dansant la route blanche et poudreuse qui borde les antiques bosquets de Platon le long de la mer. Nous voulions nous rendre les dieux propices et nous dansions au lieu de marcher.

Nous traversâmes le petit village de Daphnis et la chapelle d'Hagia Triada. Par les échappées, entre les collines, nous apercevions la mer et l'île de Salamine ; nous nous arrêtâmes un moment pour reconstituer la fameuse bataille de Salamine, où les Grecs rencontrèrent et détruisirent l'armée perse commandée par Xerxès. On dit que Xerxès suivit la bataille des yeux, assis sur son trône aux pieds d'ar­gent du haut d'une colline faisant face au mont Aegaleos. C'est en l'an 480 avant J.-C. que les Grecs, avec une flotte de trois cents vaisseaux, détruisirent les Perses et conquirent leur indépen­dance. Six cents guerriers perses armés de lances étaient postés sur un îlot pour égorger les Grecs qui auraient été jetés à la côte. Mais Aristide, qui avait eu connaissance des mouvements de Xerxès pour détruire la flotte grecque, déjoua le plan des Perses.

Un vaisseau grec mena l'attaque

Et de la proue d'un navire phénicien

Arracha la figure sculptée ; on se battit alors

Bord à bord avec acharnement.

Au début les navires de la flotte perse

Supportèrent bravement le choc ; mais bientôt leur

[multitude même

Fut cause de leur perte ; dans ce bras de mer trop étroit

Ils ne pouvaient déployer leur force. Serrés les uns contre

[les autres

Les vaisseaux aux éperons de bronze s'éventraient entre

[eux,

Et brisaient leurs rames. Cependant les Grecs

Panaient contre eux des coups répétés,

Et les navires perses montrèrent leur quille,

Tandis que la Mer Bleue disparaissait

Sous la foule innombrable des épaves et des cadavres.

C'est donc en dansant que nous fîmes chaque pas de la route. Nous ne nous arrêtâmes qu'une fois à une petite chapelle : le prêtre grec qui nous avait vus venir avec un étonnement croissant voulut à toute force nous faire visiter la chapelle et boire du vin du cru. Nous passâmes deux jours à Eleusis, à visiter ses mystères, le troisième jour nous revînmes à Athènes, mais nous ne revenions pas seuls. Un groupe d'ombres initiées nous accompagnaient, celles d'Eschyle, d'Euripide, de Sophocle et d'Aristo­phane.

Nous n'avions nul désir d'aller plus loin. Pour nous, La Mecque était atteinte, puisque nous étions dans cette Hellade, que nous regardions comme la splendeur de la perfection. Depuis, j'ai quelque peu délaissé cette pure adoration de la sage Athéna, et la dernière fois que je visitai Athènes j'avoue humble­ment que ce n'était plus son culte qui m'attirait, mais plutôt un visage vivant qui ressemblait au Christ de la petite chapelle de Daphnis. Mais alors, au matin de la vie, l'Acropole était l'unique source de joie et d'inspiration. Nous avions en nous trop de force, nous regardions le monde d'un œil trop pour comprendre la pitié.

Chaque aurore nous trouvait en train de gravir les Propylées. Nous finissions par savoir l'histoire de la colline sacrée au cours des siècles successifs. Nous apportions nos livres et nous suivions l'histoire de chaque pierre. Nous étudiions toutes les théories des archéologues les plus distingués sur l'origine et la signification de certains signes, de certains présages.

Raymond fit même quelques découvertes origi­nales. Il passa un certain temps sur l'Acropole avec Elisabeth pour essayer de découvrir les traces des chèvres qui grimpaient sur les pierres en allant paître sur la colline avant la construction du temple. Ils réussirent à en découvrir quelques-unes, car l'Acro­pole fut d'abord commencée par un simple groupe de bergers qui cherchaient abri et protection pour leurs troupeaux pendant la nuit. Ils réussirent a découvrir les chemins suivis par les chèvres, chemins qui datent d'au moins mille ans avant la construc­tion de l'Acropole.

Parmi deux cents gamins en loques d'Athènes, nous choisîmes, avec l'aide du jeune séminariste du collège byzantin, une dizaine de jeunes garçons aux voix vraiment divines, et, toujours avec l'aide de notre séminariste, nous commençâmes à leur faire chanter les chœurs des Suppliantes d'Eschyle, sur une musique byzantine. Le chœur des Suppliantescommence par un hymne à Zeus, protecteur des étrangers.

Nous trouvâmes, cachées dans le rituel de l'Église grecque, des strophes et des antistrophes d'une harmonie si appropriée qu'elles justifiaient notre thèse suivant laquelle elles n'étaient autre chose que des hymnes à Zeus le Père, Protecteur du Monde et Maître du Tonnerre, repris par les premiers chré­tiens et transformés en hymnes à Jéhovah. Dans la bibliothèque d'Athènes nous trouvâmes, dans diffé­rents ouvrages sur la musique de la Grèce antique, des gammes et des motifs exactement comparables. Ces découvertes nous jetaient dans un état d'exalta­tion fiévreuse. Enfin après deux mille ans nous apportions au monde ces trésors perdus.

L'hôtel d'Angleterre où nous habitions mit géné­reusement à ma disposition un grand salon où je tra­vaillai tous les jours. Je passais des heures à adapter au chœur des Suppliantesles mouvements et les gestes inspirés par le rythme de l'Église grecque. Nous apportions tant de chaleur à nos efforts, nous étions si convaincus de nos théories que le mélange comique des expressions religieuses ne nous arrêtait pas.

Athènes était alors, comme à l'ordinaire, en révo­lution. Cette fois la révolution avait pour base une différence d'opinion entre la Maison royale et les étudiants, sur la question de savoir si l'on devait donner des tragédies une version en grec moderne ou une version en grec ancien. Des foules d'étu­diants défilaient à travers les rues avec des bannières en faveur du grec ancien. Le jour où nous revînmes de Kopamos, ils entourèrent notre voiture, acclamè­rent nos tuniques et nous demandèrent de nous mêler à leur cortège, ce que nous fîmes bien volon­tiers par amour de l'antique Hellade. Ce jour-là une représentation fut organisée au théâtre municipal par les étudiants. Les dix jeunes garçons grecs et le séminariste byzantin, tous vêtus de tuniques flot­tantes et multicolores, chantèrent les chœurs d'Eschyle en grec ancien, et je dansai. Une joie déli­rante éclata chez les étudiants.

Le roi Georges, ayant entendu parler de cette manifestation, exprima le désir de voir le spectacle redonné au Théâtre royal. Mais la représentation devant la famille royale et tout le personnel des ambassades d'Athènes n'eut pas la flamme et l'en­thousiasme de celle du théâtre populaire. Les applaudissements en gants de chevreau blanc man­quaient de conviction. Le roi Georges vint dans ma loge et me demanda d'aller saluer la reine dans la loge royale. Ils paraissaient l'un et l'autre satisfaits, mais j'eus l'impression qu'ils n'éprouvaient pour mon art aucun amour réel, qu'ils ne le comprenaient pas. Le ballet sera toujours la danse par excellence des personnes royales.

Au moment où ces divers événements avaient lieu, je découvrais que notre compte en banque était à peu près épuisé. Je me souviens que, pendant la nuit qui suivit la représentation royale, je ne pus dor­mir, et qu'à l'aube je m'en allai seule sur l'Acropole. J'entrai dans le théâtre de Dionysos et je dansai. Je sentais que c'était pour la dernière fois. Alors je gra­vis les Propylées et, debout, je contemplai le Parthénon. Soudain il me sembla que tous nos rêves écla­taient comme de brillantes bulles de savon et que nous n'étions pas, que nous ne pouvions pas être autre chose que des modernes. Nous ne pouvions pas sentir comme les anciens Grecs. Ce temple de Zeus, devant lequel je me tenais, avait en d'autres temps revêtu d'autres couleurs. Je n'étais, après tout, qu'une Américaine, moitié Irlandaise, moitié Ecossaise, plus proche peut-être, par quelque obs­cure affinité, des Peaux-Rouges que des Grecs. La splendide illusion de cette année, passée sur le sol de l'Hellade, s'écroulait soudain. Les accents de la musique byzantine s'évanouissaient, disparaissaient et j'entendais flotter dans l'air le chant de mort d'Yseult.

Trois jours après, au milieu d'une foule d'enthou­siastes et des parents en larmes de nos petits chan­teurs, nous prenions le train de Vienne. A la gare je m'enveloppai du drapeau grec blanc et bleu et les dix jeunes garçons et toute la foule entonnèrent le bel Hymne grec :

Op ta kokalá vgalméni

Ton Elinon to yera

Chéré o chéréElefteria

Ké san prota andiomeni

Chéré o chéré Elefteria.

Nous quittâmes donc l'Hellade et nous arrivâmes un beau matin à Vienne avec notre chœur d'enfants et le prêtre byzantin qui leur servait de professeur. Quand je repense à cette année passée en Grèce j'ai l'impression qu'elle fut véritablement très belle. Il fut aussi très beau notre effort pour rejoindre au-delà de deux milliers d'années une beauté que nous ne comprenions peut-être pas, que personne peut-être ne peut comprendre, une beauté dont Renan a écrit :

« O noblesse ! O beauté simple et vraie ! Déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères : j'ap­porte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trou­ver, il m'a fallu des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts. »

Notre désir de faire revivre les chœurs grecs et la danse tragique d'autrefois fut un effort vraiment noble et d'une vanité absolue. Il était noble aussi le sentiment qui me poussait, après la réussite finan­cière de Berlin et de Budapest, à ne pas désirer exploiter ce succès par une tournée mondiale, et à consacrer mon argent à l'édification d'un temple et à la renaissance du chœur antique. Je regarde aujourd'hui comme un étrange phénomène les aspi­rations juvéniles que nous avions alors. Nous arri­vâmes donc un matin à Vienne et nous présentâmes à l'étonnement du public autrichien les chœurs d'Eschyle chantés sur la scène par nos jeunes Grecs pendant que je dansais. Comme il devait y avoir cin­quante filles de Danaüs, la difficulté était grande d'exprimer seule, au moyen de mon corps gracile, les émotions de toutes ces vierges, mais j'avais le sen­timent de me multiplier et je fis de mon mieux.

Vienne n'est qu'à quatre heures de Budapest mais l'année passée devant le Parthénon avait creusé un tel fossé que je trouvais tout naturel que Roméo ne fît pas ces quatre heures de voyage pour venir me voir. J'étais si prise par ce chœur grec que le soin que j'y apportais absorbait toute mon énergie et toutes mes émotions. A dire vrai je ne pensais même pas à mon ancien amour. Je vivais d'une vie tout intellec­tuelle et celle-ci trouvait sa personnification dans l'amitié d'un homme qui était avant tout une intelli­gence : Hermann Bahr.

Hermann Bahr m'avait vue danser deux ans aupa­ravant au Künstler Haus devant les artistes. Quand je revins à Vienne avec le chœur d'enfants grecs, il fut vivement intéressé. Il écrivit de merveilleuses cri­tiques dans la Neue Presse.

Hermann Bahr avait, à cette époque, une tren­taine d'années : il avait une tête magnifique, d'abon­dants cheveux, et une barbe d'un brun roux. Bien qu'il vînt souvent au Bristol après la représentation et qu'il restât à bavarder avec moi jusqu'à l'aube, bien que souvent il m'arrivât de me lever et de lui danser plusieurs strophes du chœur grec pour illus­trer ce que je disais, il n'y avait entre nous rien qui fût d'ordre sentimental. Les sceptiques auront peut-être de la peine à me croire, mais la vérité est que, depuis mon expérience de Budapest et pendant les années qui suivirent, toutes mes réactions émotives étaient si nettement dirigées dans un autre sens que je croyais en avoir fini avec cette période trouble et pouvoir ne me consacrer désormais qu'à mon art. Étant donné que j'étais à peu près bâtie sur le modèle de la Vénus de Milo, cette espérance était assez extraordinaire : c'est du moins ce que je pense aujourd'hui. Si étrange que cela paraisse, mes sens, après leur éveil brutal, demeuraient endormis. Non que je n'eusse aucune sorte de désirs, mais toute ma vie était concentrée sur mon art.

Je retrouvai mon succès d'autrefois à Vienne, au Karlstheater. Le public, qui avait commencé par accueillir le chœur des Suppliantesavec les dix jeunes Grecs de façon assez froide, fut pris d'un véritable enthousiasme à la fin de la représentation, quand je dansai Le Danube bleu. Après le spectacle, je fis un petit discours pour expliquer que je voulais faire revivre l'esprit de la Tragédie grecque. « Il faut res­susciter la beauté du chœur », disais-je. Mais le public continuait à crier : « Nein. Noch nicht. Tanz. Tanz die schöne blaue Donau ! Tarn noch einmal !» Et il recommençait à applaudir.

Ainsi, les poches garnies une fois de plus, nous quittâmes Vienne et arrivâmes à Munich. Mon chœur grec fît une grande sensation dans ce monde de professeurs et d'intellectuels. Le grand profes­seur Furtwängler fit une conférence et discourut sur les hymnes grecs mis en musique par le prêtre byzan­tin de l'Église grecque.

Les étudiants de l'Université étaient très « aufgerecht». Il faut dire que nos beaux petits Grecs fai­saient sensation. Pour moi, qui devais danser seule comme les cinquante filles de Danaüs, je ne me sen­tais pas à la hauteur de ma tâche, et souvent, à la fin du spectacle, je prenais la parole pour expliquer que je n'étais pas moi-même, mais cinquante vierges, que j'étais «furchtbar traurig», que j'étais seule encore, mais que - patience, « Geduld » - je formerais bientôt une école et que je me transformerais en cinquante « kleine Mädchen ».

Berlin montra moins d'enthousiasme pour notre chœur grec, et, bien qu'un distingué professeur de Munich, le professeur Cornélius, vînt en personne le présenter, Berlin comme Vienne cria : « Ah ! dansez-nous Le Beau Danube bleu», et ne se soucia pas de la reconstitution des chœurs grecs.

Cependant, les petits Grecs eux-mêmes se ressen­taient de leur changement de vie. J'avais reçu plu­sieurs plaintes de notre digne propriétaire d'hôtel à propos de leurs mauvaises manières et de la violence de leur caractère. Ils réclamaient continuellement du pain noir, des olives noires et des oignons crus, et quand ces condiments ne figuraient pas sur leur menu, ils entraient en rage contre les garçons, allant jusqu'à leur jeter leur bifteck à la figure et à les mena­cer de leur couteau. On les renvoya de plusieurs hôtels de premier ordre et je fus forcée d'installer pour eux dix petits lits dans les salons de notre appartement.

Nous les considérions comme des enfants, et nous les conduisions solennellement en promenade chaque matin dans le Tiergarten, chaussés de san­dales, et vêtus en Grecs de l'Antiquité. Un matin qu'Elisabeth et moi nous marchions en tête de cette étrange procession, nous rencontrâmes l'impératrice à cheval. Elle fut si étonnée qu'au premier tournant elle fit une chute, car le bon cheval prussien n'ayant, lui non plus, jamais rien vu de semblable fit un écart.

Nos charmants choristes ne restèrent avec nous que six mois. Nous dûmes bien reconnaître que leurs voix divines commençaient à détonner et que les respectueux spectateurs berlinois eux-mêmes commençaient à se regarder d'un air consterné. Je continuais bravement à essayer de personnifier les cinquante filles de Danaos en supplication devant l'autel de Zeus, mais c'était une lourde tâche, tout depuis que les petits Grecs chantaient d'une voix plus fausse et que leur professeur byzantin se montrait de plus en plus distrait.

Le séminariste faisait preuve d'une conviction décroissante dans le culte de la musique byzantine. Il semblait avoir laissé tout son enthousiasme a Athènes. Et puis ses absences devenaient plus fré­quentes et plus prolongées. Le pot aux rosés fut découvert un jour où la police nous informa que nos gamins se sauvaient subrepticement la nuit par les fenêtres. Alors que nous les croyions tranquillement endormis, ils fréquentaient de mauvais cafés, et fai­saient la connaissance des pires échantillons que la ville renfermât en fait de nationaux helléniques. Depuis qu'ils étaient à Berlin, ils avaient complète­ment perdu cette expression naïve et divinement puérile qu'ils avaient aux soirs du théâtre de Diony­sos et ils avaient grandi d'au moins un demi-pied. Chaque soir le chœur des Suppliantesdétonnait un peu plus. On ne pouvait plus l'excuser, en disant que c'était de la musique byzantine. C'était simplement une affreuse cacophonie. Si bien qu'un jour, après des hésitations sans fin, nous décidâmes de conduire notre troupe de choristes aux grands magasins Wertheimer, où nous achetâmes de jolies petites culottes de confection pour les petits et des pantalons pour les grands après quoi nous les conduisîmes en taxis à la gare, les mîmes en seconde classe, avec chacun son billet pour Athènes, et leur dîmes adieu. Apres leur départ, la renaissance de la musique grecque fut remise à une date ultérieure et nous retournâmes à l'étude de Christoph Gluck, avec Iphigénie et Orphée.

Dès le début j'avais regardé la danse comme un chœur, comme l'expression de sentiments com­muns à plusieurs, et de même que j'avais essayé de traduire les tristesses des filles de Danaos, de même, dans Iphigénie, j'interprétai les vierges de Chalcis jouant avec leurs balles d'or sur les doux rivages d'Eubée, puis les tristes exilées de Tauride dansant avec horreur les sacrifices sanglants de leurs conci­toyens. J'espérais si ardemment créer un orchestre de danseuses que, dans mon imagination, elles exis­taient déjà et que je voyais à la lumière dorée de la rampe les formes souples de mes compagnes, leurs bras onduleux, leurs têtes secouées, leurs corps vibrants, leurs membres agiles qui m'environnaient. A la fin d'Iphigénie, les vierges de Tauride dansent avec une joie bachique pour célébrer la délivrance d'Oreste. Je sentais leurs mains brûlantes s'accro­cher aux miennes, l'entraînement et l'élan de leurs corps flexibles à mesure que les rondes devenaient plus rapides et plus folles. Quand à la fin je tombais dans un paroxysme d'abandon joyeux, je voyais l'image des Bacchantes :

Elles tombent ivres de vin,

Au son des flûtes qui soupirent,

Poursuivant seules le désir

A travers l'ombre des bois.

Les réceptions que nous donnions chaque semaine dans notre maison de Victoria Strasse étaient devenues le centre de l'enthousiasme artis­tique et littéraire. On y entendait maintes discus­sions érudites sur la danse en tant que l'un des beaux-arts, car les Allemands apportent un sérieux infini à toutes les controverses artistiques. Ma danse était le sujet de débats violents, parfois enflammés. Les journaux publiaient constamment des colonnes entières qui tantôt saluaient en moi le génie d'un an nouvellement découvert, et tantôt m'accusaient de détruire la véritable danse classique, c'est-à-dire le ballet. Au retour de représentations où le public avait montré une joie sans limites, je veillais tard dans la nuit, assise en tunique blanche, avec un verre de lait près de moi, plongée dans la Critique de la rai­son pure, d'où je croyais, Dieu sait comment, tirer une inspiration pour ces mouvements de pure beauté que je cherchais.

Parmi les artistes et les écrivains qui fréquentaient notre maison se trouvait un jeune homme avec un grand front et des yeux vifs derrière des lunettes, qui avait décidé qu'il avait pour mission de m'initier au génie de Nietzsche. « Ce n'est que par Nietzsche, disait-il, que vous arriverez à la révélation complète de l'expression par la danse que vous recherchez. » Il venait chaque après-midi et me lisait Zarathoustra en allemand, m'expliquant tous les mots et toutes les expressions que je ne comprenais pas. La séduction de Nietzsche me ravissait et les heures que Karl Federn me consacrait chaque jour avaient pour moi un tel pouvoir de fascination que mon imprésario avait une peine infinie à me faire accepter des tour­nées même très courtes à Hambourg, à Hanovre, à Leipzig, etc., où pourtant m'attendaient des publics ardents et un nombre respectable de marks. Les tournées triomphales autour du monde, dont il me parlait souvent, ne me tentaient pas. Je désirais étu­dier, continuer mes recherches, créer une danse et des mouvements qui n'existaient pas alors, et le rêve d'une école de danse qui m'avait hantée pendant toute mon enfance était chaque jour plus impérieux. Ce désir que j'éprouvais de rester dans mon atelier et de travailler désespérait mon manager. Il me bom­bardait continuellement de nouvelles propositions, me suppliait de voyager et je le voyais arriver, gémis­sant de tristesse, pour me montrer des journaux qui disaient comment, à Londres et ailleurs, on copiait mes rideaux, mes costumes et mes danses, comment ces copies passaient pour originales et obtenaient un certain succès. Mais cela même ne me faisait aucun effet. Son exaspération fut à son comble quand, à l'approche de l'été, je déclarai mon intention d'aller passer toute la saison à Bayreuth pour m'abreuver enfin à la source même de la musique de Richard Wagner. Cette décision fut inébranlable à partir du jour où je reçus la visite de la veuve de Wagner en personne. Je n'ai jamais rencontré de femme qui m'ait fait autant d'impression, pour qui j'aie ressenti autant de ferveur intellectuelle que Cosima Wagner avec son port majestueux, ses yeux superbes, un nezpeut-être trop fort pour une femme, un front lumi­neux d'intelligence. Elle était versée dans la philosophie la plus profonde et savait par cœur chaque phrase, chaque note de la musique du Maître. Elle me parla de mon art en des termes encourageants et admirables, puis me dit le mépris de Wagner pour l'école de danse du ballet et pour ses costumes, son rêve de la Bacchanale et des femmes fleurs, l'impos­sibilité d'accorder le rêve de Wagner aux habitudes du ballet de Berlin qui devait donner des représenta­tions à Bayreuth cette saison même. Elle me demanda si je consentirais à danser dans les représentations de Tannhäuser. Mais la difficulté était grande. Avec mon idéal, il m'était impossible d'avoir, en quoi que ce fût, affaire au ballet, don: chacun des mouvements heurtait mon sens de la beauté et dont les moyens d'expression me parais­saient mécaniques et vulgaires.

« Que n'ai-je l'école dont je rêve, m'écriai-je. Je pourrais alors vous apporter à Bayreuth la troupe de nymphes, de faunes, de satyres et de grâces que sou­haitait Wagner. Mais seule, que puis-je faire ? Néan­moins, j'irai et j'essaierai au moins d'indiquer les mouvements aimables et voluptueux que j'entrevois pour les Trois Grâces. »

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p. 446-447

Hier au soir, Isadora Duncan partit se promener dans une auto de course. Mais l'écharpe qu'elle portait autour du cou, et qui d'abord flottait derrière elle, se prit soudain à la roue arrière et s'y enroula. Sans qu'elle pût ni appeler ni faire un geste, Isadora fut serrée si violemment qu'elle succomba presque aussitôt, étranglée. Mais, l'écharpe la tirant tou­jours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais. On la releva abîmée, couverte de poussière et de sang...

(PetitParisien, 15 septembre 1927.)

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